Mes longueurs dans Le Grand Bain #4

par Philippe Guisgand

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Bienvenue dans la 4ème édition de Mes longueurs dans Le Grand Bain !
Philippe Guisgand, chercheur en danse, nous propose un retour sensible sur les pièces qu’il aura eu l’occasion de voir durant Le Grand Bain 2017.

Au cœur de L’Aveuglement [Mylène Benoit], Théâtre de l’Oiseau-Mouche, 6 avril 2017, 20h. MLGB # 31

13-aveuglement 480x270A cour, un chœur. Resserré et concentrique, un trio est disposé à la manière des chants polyphoniques traditionnels ; puis, plus rien. Le noir complet.
Tension d’attente.
Pas que noir finalement ! Un noir sonore, musical, respiratoire et attentionnel.
Puis des murmures, des cris, des interjections, des borborygmes, des sifflements, des mélopées, un univers d’avant le langage et qui constitue déjà – sinon une danse, du moins une proposition de mouvements : ça fuse, ralentit, rebondit, s’étale, redémarre… Comme à l’aube d’une ère nouvelle, la lumière s’en mêle ; pas pour éclairer mais pour dialoguer, en face à face avec le public. La pénombre comme relais de la voix qui s’adresse frontalement à nous ; et voix elle-même car l’attention, voire l’aguet, qu’a surdimensionné en nous l’obscurité permet de capturer aussi le cliquetis des filaments qui vibrent en s’allumant en myriades. Clusters vocaux et lumineux se répondent, les projecteurs devenus vivants et organiques respirent maintenant en phase avec les cordes vocales. Les projecteurs se font rhizomes, comme les éclairs d’une foudre orageuse. L’intensité lumineuse augmente et se maille de chaleur. Face à elle, on baisse les paupières, pour se réfugier – ironie de la situation – dans notre propre obscurité. La puissance des éclats traverse cette peau fragile, activant des tâches, diffractant des couleurs. Il faut faire face, ré-ouvrir les yeux et, pour compenser, les mains montent aux fronts, s’improvisant visières.

Noir à nouveau, mais cette fois, les phosphènes sont à l’œuvre. Des nuages cotonneux aux contours imprécis flottent maintenant dans l’ombre, entamant une chorégraphie céleste et sans pesanteur. Ils évoluent au son de nappes crépitantes et spatialisées. Puis, tels des spectres, les danseurs apparaissent un à un. Alexandre da Silva ondule au gré d’un vent silencieux et immobile. Célia Gondol, tout en segmentations et micro explosions distales prend le relais, avant que Nina Santes, dans un subtil contrepoint, concilie ses lignes étirées et des torsions douces. La persistance rétinienne fait encore un peu effet. Elles zèbrent la peau des interprètes comme un camouflage, sur les bras et les joues. Ils deviennent trois faunes, évoluant dans une lumière d’aluminium, avant de se resserrer en trio, les yeux fermés, guidés par des clochettes aux signaux cristallins. Une évolution paradoxale, une danse chorale mais aveugle, apaisée mais sur ses gardes et qui finit engloutie dans la nuit.

Au sortir de cet éblouissement, je tire une ligne qui me semble tenir Mylène assez près d’un sillon heuristique et plein de promesses. Un fil tendu entre Effet Papillon, sa première pièce avec danseurs, jusqu’à L’Aveuglement ou La Maladresse, un projet à venir : comment élargir le champ du chorégraphique par l’exploration de propriétés inusitées ou insoupçonnées du corps ? L’Aveuglement penche cette fois du côté des esthésies, de notre perception, des chiasmes sensoriels dont a si bien parlé Merleau-Ponty, un des philosophes que chérit l’artiste. Que voit l’oreille ? Que fictionnent nos rétines lorsqu’on les manipule ? La pièce a un autre atout, plus vaste au regard de l’histoire de la danse, car elle contribue à redistribuer les cartes du jeu entre danse et musique ; en cela, Mylène Benoit rejoint les quelques-uns qui considèrent ces dialogues comme encore féconds. Et ce n’est pas rien, car qu’elle soit extérieure et productrice d’émotion, chant interne du tonus, ou illusion perceptive comme le parie L’Aveuglement, la musicalité peut encore surprendre la danse.

Cette longueur enthousiasmante clôt mes allers-retours dans Le Grand Bain 2017 qui s’achève ce soir. Le festival aura été drôle, barbare, nostalgique, réjouissant, réflexif et questionnant, désappointant parfois aussi : je laisse à chacun le soin de compléter la liste ou d’accoler à ces adjectifs les pièces qu’il souhaite…

Souvent les gens me demandent où je vais chercher tout cela. En fait pour moi, la question n’est pas tant « d’où ça vient » que « où ça va ? ». Je tire mon énergie du plaisir d’imaginer qu’ici ou là, quelques fous de danse, derrière leur ordinateur ou les yeux rivés sur leur téléphone, trouveront un intérêt à lire ces quelques lignes, à réactiver leur mémoire, à imaginer un spectacle qu’ils n’ont pas vu ou à venir discuter avec moi le soir suivant. Et ça suffit à mon bonheur.

Mais n’allez pas imaginer que je peux faire ça tout seul : il y a toute une équipe autour de moi… Allez, générique !

Et mille mercis :

à Céline Bréant et Célia Bernard de s’être enthousiasmées pour les « Ecrans sensibles », un an avant de les mettre en œuvre.

à Alice Rougeulle qui a tenu à bout de bras, avec son écoute sans faille, son énergie communicative et son humour, les trois projets des étudiants en danse : Ecrans sensibles, PACS et Prélude à The Dog Days are Over.

à Laure Rousseau pour la mise en page et la publication de ces chroniques.

à Eve Andès et Nadia Minisini pour leur accueil toujours souriant.

à Sebastien Bausseron pour son écoute et sa mise en œuvre de l’Ecran sensible destiné à Polis.

à Sarah Kruszka pour ses relectures, ses encouragements et pour tout, tout le temps…

à Jan Martens, Cherish Menzo et Piet Defrancq pour avoir ouvert si largement les portes de l’univers The Dog Days are Over aux onze étudiants de licence qui s’y sont jetés à corps perdu et ne l’oublieront pas de sitôt.

à Emmanuel Eggermont pour son accueil au cœur des derniers mois de son travail sur Polis.

à tous les spectateurs du Grand Bain qui ont joué aux jeux imaginés par les étudiants du master danse pour les Ecrans sensibles.

A Eliott Pradot pour sa chronique de Retour sur terre.

A Haloua Abdallah, Sarah Baraka, Elena Carbonelli, Mahaut Clermont, Caroline Decloitre, Leslie Degot, Lune Grazilly, Félicité Guillo, Maxime Lelong, Marion Louis, Pauline Prato, Sheyna Queiroz, les étudiants du master « Danse/pratiques performatives » de L’université de Lille, qui n’ont pas compté leurs heures pour s’investir dans le PACS et les Ecrans sensibles.

J’ai sûrement oublié quelqu’un que je remercie ici.

Au plaisir de vous retrouver tous l’an prochain.

Philippe Guisgand

BAMBI, un drame familial [Mark Tompkins], Le Gymnase, 5 avril 2017, 20h. MLGB # 30

bambi-480Il a l’air un peu désœuvré, Tompkins, dans son décor kitsch, fait de peluches, de poufs et d’oreillers en satin, d’une robe de tulle pendante, d’un bouquet de fleurs et de fumigènes aux senteurs mystiques. Son discours murmuré nous fait prendre des vessies pour des lanternes, une histoire filant la métaphore du chasseur et du gibier. Jusqu’à ce que deux silhouettes drapées de blanc nous entrainent dans une déambulation maniérée et énigmatique ; et vers quelle cérémonie, magie ou rituel nous mène encore cette séance d’hyperventilation jusqu’à l’hypoxie feinte ?
Il y a quand même un court moment de grâce où le syncrétisme prend corps en s’emparant de notre perception ; s’y mêlent odeur d’encens, bruits de braises qui craquent finement et présences fantomatiques. L’effet est de courte durée, brisé par un grand escogriffe, tout de blanc vêtu, qui s’invente derviche dans de longues révolutions. Puis deux ballerines à plumes viennent gambader bêtement – à moins que ce soient des autruches en tutu ? J’hésite encore…

Ce dont je suis sûr en revanche, c’est que depuis l’invention de la psychanalyse au début du siècle dernier, on sait que le rêve n’a aucun caractère prémonitoire. Même celui du Pasteur King n’a malheureusement pas fait exception à cette règle. C’est ce qui limite singulièrement la portée de ces activités imaginantes et nocturnes ; et du même coup, ce qui les rapproche de cette sagesse populaire disant qu’en gros, l’expérience est une bougie qui n’éclaire que celui qui la porte. C’est bien tout le problème ce soir… trop fragmenté, le rêve à la puissance supposée se désagrège ; le regard se lasse vite d’un mystère qu’il pressent ne pas pouvoir percer et le duel conclusif de Pierrots clownesques achève de nimber d’hermétisme ces réminiscences ; on n’y adhère pas car ce ne sont pas les nôtres, tout simplement. Du coup – une fois n’est pas coutume – j’ai le réflexe du néophyte et son sacré désir d’intentio auctoris : je me précipite sur la feuille de salle qui, hélas, entre onirisme infantile et fantasme d’adulte, ne m’emmène guère plus loin… Ce soir j’écris sans enthousiasme et je vais aller me coucher : on ne sait jamais, je pourrais faire de beaux rêves.


Retour sur terre, [Christophe Haleb], Théâtre de l’Oiseau-Mouche, 4 avril 2017, 18h.
+ Jours étranges [Dominique Bagouet/Catherine Legrand], Le Vivat, 4 avril 2017, 20h.
MLGB # 29

Ce qui serait vraiment bien, c’est que pendant Le Grand Bain, les jours soient fériés : prendre son temps pour échanger à la sortie de la salle, sans penser au compteur de la baby-sitter, ni à la journée de travail qui commence tôt le lendemain, ou en faisant fi des imprévus professionnels qui – comme aujourd’hui – m’ont empêché d’être à l’heure pour assister au spectacle de Christophe Haleb. Du coup, dans le hall du Vivat, deux heures plus tard, j’ai avisé Eliott Pradot. Eliott finit sa licence en danse ; il dansait samedi dans le prélude de THE DOG DAYS ARE OVER. Il était à l’heure pour voir Retour sur terre, et, en plus, il n’est pas manchot avec un stylo : déjà deux ans qu’il écrit sérieusement sur les spectacles qu’il voit. C’était l’occasion de lui faire une petite place dans ces chroniques et de papoter côte à côte dans la même ligne d’eau, comme deux mamies au cours d’aquagym. Donc vas-y Eliott, c’est à toi.

10 Retour sur terre-credit-Frederic-Iovino480x270Un chose est certaine il faudra se faire au ton nauséeux du chien en carton posé à l’avant-scène ! Quelques animaux, crustacés et oiseaux bariolés imprimés sur de minces panneaux en bois, mènent librement leur train de vie autour d’un tapis de sol jaune-orangé. Un des coins de ce dernier, replié sur lui-même, créé un sombre triangle perçant sa chaude apparence, comme la proue d’un bateau une grève sablonneuse.

Curieux comme devant l’enclos de quelques espèces inconnues, je scrute l’espace où pendent d’étranges lianes articulées. Un homme ! Dans le fond une tête humaine émerge de dessous un épais tas de couvertures disposé au-devant d’une lune cartonnée. L’homme, de sa haute stature, traverse la mer de sable et échoue à l’avant-scène : y reposent deux constructions de minces planches assemblées en ogive comme la coque d’un bateau renversé sur lesquelles il s’assoit. Sur le haut de sa tête fleurissent des élastiques en panaches panachés : une figure enfantine et encore incertaine qui s’émeut la tête plongée dans ses mains. En guise de protection l’enfant s’abrite en se faisant une couche perméable des deux coques échouées. Un court repos avant de hisser la voile qui nous mènera par monts et vaux – plutôt par mers et eaux – vers l’étrange île dont lui seul détient la clef.

Quoique… L’interprète ne soulève rien de plus que le tapis jaune par une poulie, rien de bien enchanteur ! Il évolue dans l’espace fictionnel de l’île déserte comme si cette dernière avait perdu le charme premier de la découverte. Tout suggérait pourtant la narration d’une Odyssée des plus oniriques ou qui, à défaut, confèrerait à notre Homère chorégraphique le goût du comique en animations animalières, comportements puérils et profusions costumières. Mais le rêve Crusoé n’est pas au rendez-vous : la désillusion d’une vie de solitaire qui perd de son attrait romanesque et rêvé en se focalisant sur la mise en exercice d’une routine qui passe avant toute idée ou désir d’aventure. En effet l’interprète s’attache à exécuter une trame d’actions sans grand entrain, de la même façon qu’il joue, sans grande dérision, de la guitare en frottant de sa main le ventre du chien verdâtre qui l’accompagne. Ainsi toutes les situations imaginaires s’épuisent devant les manœuvres purement fonctionnelles de l’interprète que l’image de l’enfant a quitté pour de bon. La cause en est peut-être due à cette voix-off qui se pose comme le symbole de l’autorité parentale : face à elle, le personnage est en proie à l’indécision, ne sachant que faire entre répéter simultanément le discours des parents à la lettre ou s’en défaire en continuant à modeler comme bon lui semble son espace de jeu. Mais visiblement, plus rien ne l’amuse et son asthénie contamine le développement onirique, en se posant comme une succession de déplacement d’objets de décors et par des changements de costumes qui créent des personnages toujours enclins au même problème d’incarnation. Déclinant différents thèmes situés à la frontière entre l’enfance et l’adolescence, l’ensemble de la pièce se poursuit ainsi comme un tour de magie dont tout le monde a perçu le « truc » à l’avance. Et peu à peu le tapis de jeu s’amoindrit par de successifs replis sur soi et les éléments oniriques sont exclus et se retrouvent à longer les murs en briques de la salle nue, mettant fin à la possibilité du voyage.

Pourtant Retour sur Terre m’interpelle a posteriori. Et soudain l’ensemble chavire et une seconde lecture de la pièce, à rebours de la première, vient – si ce n’est consoler du moins – mettre en lumière une possible explication de cette interprétation scénique qui se pose elle-même comme antithèse à l’incarnation. Et si finalement la figure de l’interprète désintéressé et ennuyé était à voir comme l’absence profonde de motivation, l’ennui et la désillusion d’un enfant sur les chemins de l’adolescence qui voit s’écrouler autour de lui la cabane enfantine. Le monde onirique, qu’il fictionne tout autant que le public, se révèle alors à lui comme un vulgaire monde en carton et l’île déserte perd tout son intérêt quand elle n’est plus que perçue sous la forme concrète d’un tapis jaune. Nous nous porterions alors naufragés sur un autre ilot interprétatif qui verrait dans la figure de l’enfant en pleurs la désillusion et dans le repli progressif du tapis la disparition de l’espace enfantin. Cette seconde lecture comme auto-sabotage interloque cependant. Christophe Haleb a-t-il voulu construire sa pièce en porte-à-faux d’elle-même, jouant à juste titre de l’ambiguïté de ce passage entre l’enfance et l’adolescence ?

Au bénéfice du doute, espérons qu’il en soit ainsi…

11-Jours-etranges-credit-caroline-ablain480x270

Merci Eliott pour cette chronique précise, ouverte et constructive. Ensemble, ce même soir, nous avons vu Jours étranges. La dernière fois que moi j’ai assisté à du Bagouet live, c’était en 1992, So Schnell à l’Opéra de Lille – et toi, Eliott, tu n’étais pas né ! J’en garde des souvenirs épars que je ravive de temps à autre par la lecture de passages choisis du précieux livre d’Isabelle Ginot, Dominique Bagouet, un labyrinthe dansé. Je vous recommande la lecture du chapitre consacré à Jours Etranges, une pièce où Bagouet renoue avec ses souvenirs adolescents, convoqués par l’écoute de Strange Days, le second album des Doors.  À l’origine, en 1990, la distribution était mixte. C’est donc logiquement que Catherine Legrand reprendra la pièce en 2012 pour des adolescents. Mais que faire ce soir devant ce casting renouvelé de femmes aux âges variés ? Ne pas penser à l’aventure des Carnets, belle d’une mémoire préoccupée de fidélité. Prendre la pièce pour ce qu’elle est, plutôt que nimbée de sa nostalgie. La laisser s’ouvrir pour nous parler d’aujourd’hui. Pourtant…

Une femme en robe pailletée
Se balance sur un son saturé
Des paroles sans queue ni tête
Et des étreintes muettes
Au bouts des bras, des poings serrés
Cassure des coudes et des poignets
Des apartés quasi gymniques
Et puis des jambes toujours graphiques
Les arabesques aux bustes décalés
Rythment les courses échevelées
Des traversées, épaules twistées
Une impuissance à déchaîner,
Des maladresses à maîtriser
Des pliés aux amples ouvertures
Emerge ainsi la signature
L’auteur est là, désordonné
Et dans l’air, le goût de Bagouet


THE DOG DAYS ARE OVER, La Condition publique, 1er avril 2017, 20h30 [Jan Martens], MLGB # 28

La semaine dernière (voir MLGB # 22 « Un tour dans le pédiluve » plus bas sur cette page), je vous les avais présentés un par un, au travail et encore inquiets. Samedi soir, c’était leur grand jour, conclusion de cinq après-midis à sauter dans tous les sens. Attendant le cœur battant de danser « leur » Dog Days, nos dix étudiants en danse patientent maintenant en bordure de l’immense carré noir. Mêlés aux huit danseurs de la pièce, ils achèvent de s’échauffer.

9-TDDAO vignette_480x270Au sol des croix de gaf blanc s’ordonnent, des plus grandes en avant-scène aux plus petites au lointain, accentuant encore l’effet de perspective d’un plateau entièrement dénudé. Très vite, les jeunes interprètes mis en mouvement se révèlent rebondissants, puissants, percutants, attentifs entre eux et pleins de l’énergie de leur vingtaine à peine entamée. A chaque appui les baskets frappent, les semelles crissent. A bout de souffle, il faut tenir… ensemble. Ils jaillissent encore, sous les yeux de Piet et Cherish – leurs coaches – qui vont danser après eux, mais qui pour le moment comptent à haute voix quand ça flotte ou hésite un instant. Au bout de vingt minutes d’une cadence infernale, Private Dancer, le tube de Tina Turner repris par Patrick Siegfried Zimmer, sonne l’heure du passage de témoin. Finalement, ils s’en sont très bien tirés et ce prélude sonne comme un hommage à l’entraînement des danseurs, à leur ténacité dans la monotonie des routines, à leur abnégation et leurs sacrifices, à ce qui, peut-être, deviendra pour un temps leur vie.

Ils viennent du contemporain, du jazz et du hip hop ; arrivés il y a trois ans à Lille avec encore la vague idée que « la » danse était « leur » danse, ils se sont petit à petit ouverts, écoutés, reconnus – à travers les danses bien sûr, mais aussi tout ce que ces études en danse recelaient d’inconnu, d’inattendu, d’obstacles et de remises en cause. Aujourd’hui leurs choix ne sont pas encore sûrs ; et pour certains, il reste davantage de possibles que de probable. La vie ne les a pas encore engloutis dans son tourbillon professionnel et ce cadeau offert par Le Gymnase⎟ CDC avec la complicité de Jan Martens demeure une parenthèse, une suspension, où l’on peut encore arrêter du doigt la grande aiguille. Ce prélude à Dog Days, c’est aussi un cadeau pour Alice, la médiatrice du Gymnase qui a porté le projet ; et pour les enseignants du département danse, à qui ce passage sur scène confère un goût spécial au sens qu’ils donnent à leur travail.

Cette expérience, ces dix étudiants disent l’avoir vécue pleinement, achevant leur parcours en danse et en dansant, dans cette pièce scandée comme les battements d’un cœur. Un voyage qui, on l’espère, leur donnera encore plus confiance en eux : quand on a la vie devant soi, ça peut servir…

La première équipe va s’assoir au premier rang sous les applaudissements. Et la seconde perd immédiatement un membre de sa ligne : Cherish Menzo s’est blessée lors d’une audition et prend place sur une chaise à jardin d’où elle continuera de relancer à la voix ses partenaires.

9-TDDAO_480x270De l’immobilité naît discrètement une flexion des genoux à l’unisson, un petit bounce qui se transforme en rebond, un en avant, un en arrière du centre de gravité, créant dans cette petite oscillation une ligne de pulsations régulière et continue. On a le temps de s’attarder sur les poings serrés dans la pliure de l’aine, les cheveux des filles qui flottent diversement selon les coupes. Déjà les danseurs échangent leurs places en accentuant la réception du rebond, rythmant différemment le battement obstiné. Les regards sont périphériques, permettant de ne pas se marcher dessus et se glisser dans des trous de souris. Les corps, déjà un peu luisants, ne retiennent plus les filets de sueur et les peaux exposées rougissent légèrement, au front, aux épaules et aux genoux. La ligne se diffracte en quinconce, se resserre en noyaux et le groupe se métamorphose en tribu incongrue : on dirait une patrouille aérienne qui répète ses figures sans parvenir à décoller. Les sept danseurs parcourent le plateau dans de savantes figures et effets d’ordre. Encore impassibles, nos athlètes se comportent comme s’ils avaient oublié l’économie de la marche. Du même coup, le rebond s’impose comme une alternative, pas une performance ou une incongruité ; juste un mode de déplacement. Sous la rythmique sans cesse changeante, on imagine les airs que se murmurent les danseurs… Mais non ! Pas question ! Car, de temps à autre, l’un d’entre eux crie « count » et tous lui répondent par un chiffre pour lui indiquer la mesure en cours, changer une figure, donner un top ou l’encourager et fusionner avec l’équipe. A plusieurs reprises, un cercle s’organise dans lequel le collectif trouve à se régénérer. Parfois, une course sur place s’esquisse, pendant quatre temps seulement, comme un refrain, une pause dynamique aussi, et une surprise pour nos yeux. Ça dure maintenant depuis un bon bout de temps : on guette les regards que la fatigue entame à peine. Tiens ! Les bras se sont décrispés, allongés avec les mains tendues : c’est un peu plus militaire. Le rythme se double puis brusquement, arrêt… deux secondes et ça repart ! Les variations apparaissent, elles vont marauder du côté des danses traditionnelles, des marelles, des ritournelles corporelles. Des danses collectives s’inventent entre bourrée auvergnate, lendits et défilé de majorettes. Une chose est sûre, on n’est pas au cours de gym tonique : des athlètes seraient incapables de telles coordinations longues, complexes et variées.

Soudain la salle s’éteint, découpant les corps en contre, puis la lumière décline, faisant place à du Bach, joué à la guitare classique. Dans la pénombre, on distingue encore les bras métronomes mais la musique impose son tempo et sa présence. Un nouveau jour se lève sur le plateau : depuis combien de temps sont-ils là ? Toute une nuit, toute une vie ? Et puis le groupe s’arrête, ventile, crée un moment de tension : dans la salle comble, emplie d’une écoute rare, dense et palpable, le public est empathique. Et ça repart ! Cette fois les danseurs commentent, crient, puisent dans les ressources, dévoilent un peu la mécanique à l’œuvre, la partition secrète, les voies de mémorisation. Nos oreilles entendent maintenant ce que Steve Reich appelle les résidus musicaux de la perception. Il n’y a qu’une pulsation, mais des mirages mélodiques s’insinuent dans nos têtes. En nage mais encore alignés, les danseurs cliquent des doigts qui prennent le relais des pieds. Jan Martens ne décline pas seulement une logique d’épuisement de la figure ; il épuise tout court et le cercle final ressemble à une amicale de boxeurs vidés, mais tentant d’esquisser un dernier set de saut à la corde.

Standing ovation pour ces gladiateurs danseurs, ces marathoniens du soubresaut. Evidemment, la solidarité nécessaire pour aller au bout est un thème cher à la danse flamande, ainsi que la valeur cardinale de l’effort et du souffle. Mais, au-delà de la performance, perce une nécessité à mettre en phase rythmes biologiques et rythmes musicaux, une manière de lier la vitalité en surplus de tout mouvement gratuit avec un environnement imaginaire ; plus largement, c’est une façon de se mettre en phase avec le monde. Ce dont Jan Martens fait finalement l’éloge à travers son art de l’exténuation.


Selfies
[Mickaël Phelippeau + Steven Michel + La Brigade], Le Gymnase I CDC, Le Théâtre de l’Oiseau-Mouche, 31 mars, 19h. MLGB # 27

De nombreux soli signent l’entrée d’un postulant au titre de chorégraphe dans le monde de la danse. Ce soir, c’est le cas de Steven Michel, interprète remarqué chez Jan Martens ; mais on en reparlera plus loin. En revanche, ce n’est pas vrai pour Mickaël Phelippeau et sa pièce Avec Anastasia, dont le titre signale assez clairement une forme de générosité, de cadeau à l’égard de sa jeune interprète éponyme. Le solo biographique a signé un retour remarqué au milieu des années 2000 avec la série plus ou moins paresseuse de Jérôme Bel, de l’astucieux Véronique Doisneau jusqu’à Pitchet Klunchun and Myself, aux relents néocolonialistes douteux. Le solo de ce soir s’en démarque largement et on va voir pourquoi.

5-anastasia480x270Anastasia est d’abord une voix, lâchée du haut des cintres, et qui nous raconte sa « danse des cheveux ». En effet, force est de reconnaitre qu’elle a une tignasse tressée impressionnante quand elle débarque avec son attirail de lycéenne : portable à charger, guitare, sac à main et tee-shirt jaune – la couleur fétiche du chorégraphe. Pendant un tour de cadran, nous allons assister à une biographie à corps et à cris, où la jeune fille danse, fait une petite séance de Table Music, à mi-chemin entre percussion et bonneteau, nous raconte ses souvenirs d’enfant en Guinée, nous dévoile son guide de mini-miss en dix leçons, et fait sa prière. Puis elle enchaîne une sidérante série où elle devient successivement odalisque drapée dans un paréo jaune d’or, conférencière, show-woman jamais essoufflée, imitatrice maternelle, chanteuse-guitariste… D’une beauté renversante, Anastasia Moussier ponctue l’heure passée en sa compagnie d’un geste récurrent : nouer et délacer ses cheveux, au son d’un pfouittt acrylique qui trahit l’origine synthétique de sa parure. Elle sait tout faire et sa présence – comme le savant agencement des séquences entre sketch sur son mariage people et réminiscence d’une balle perdue – nous embarque dans un grand-huit émotionnel qui dissuade de voir cette pièce comme l’exhibition d’un phénomène scénique.

En arrivant au Théâtre de l’Oiseau-Mouche, je m’arrête sur une ado, de dos : mêmes tresses immenses, même jean moulant, même sac ! Comment a fait Anastasia pour être déjà là ? Evidemment, la gosse se retourne et ce n’est pas celle que j’imaginais mais… qu’est-ce qui sépare ces deux jeunes filles ? elles ont peut-être la même histoire, chantent et dansent peut-être aussi bien, écoutent la même musique et rêvent de temps en temps d’une gloire de magazine. Sauf que l’une a eu la chance de croiser un artiste, jouant un rôle spéculaire, cherchant ses originalités plutôt que ses affiliations forcément cliché, et capable de lui présenter un miroir qui lui redonne confiance en elle-même, dans les autres et dans la vie. Qui a dit que l’art ne servait à rien ?

Au sortir de ce premier spectacle, la Brigade brandissait d’étranges dreamcatchers en proposant aux spectateurs de raconter, à leur tour, un rêve ou un souvenir d’enfance. On parlait dans un téléphone à Dieu sait qui et sans trop savoir dans quel cyberespace c’était envoyé. Mais le public du Grand Bain est joueur et se prête de bonne grâce aux invitations des étudiants. Dix minutes plus tard, le temps de faire la route, nous nous retrouvons au Garage pour la seconde partie de soirée. Nous sommes accueillis par l’autre escouade d’étudiantes, de l’équipe des Ecrans sensibles. Leurs doigts volent sur les claviers d’ordinateurs portables : elles donnent forme aux rêves confiés par les spectateurs, avant de les projeter sur un écran géant. Les diapos s’enchainent et je me surprends à essayer de deviner à qui peut bien appartenir cette histoire de chat perché ou de balade en forêt qui tourne mal. Puis deux jeunes femmes arrivent et s’exclament : « Oh, c’est le mien ! ». L’une d’elles dégaine son portable et prend le mur en photo ; ou comment photographier l’intérieur de sa tête… Mais à quoi bon ? Maintenant que tout le monde sait ce qu’il y a dedans ! Plus sérieusement, le dispositif fait écho à la pièce de Phelippeau et permet de nuancer la manière dont poétiquement, l’imaginaire a tendance à transformer nos vies.

6-TMBG 480x270S’il en est un dont on ne sait pas trop ce qu’il a dans la caboche, c’est Steven Michel et son solo They Might Be Giants. En fond de scène, un voilage ondule, vague verticale au bord d’un losange immaculé couleur mercure. La bande son, en gamme montante, fait la courte échelle à un œuf de chair dont les bras ondulent, puis hachent l’air environnant avant de le palper plus délicatement. Le bassin, en short, se déhanche maintenant sous les beats d’une techno vitaminée. Le corps bascule et les mains jouent désormais aux marionnettes derrière une paire de tibias faisant office de castelet. On dirait un Arcimboldo chorégraphe, qui – en guise de fruits – aurait choisi des parties du corps pour composer un portrait. Tantôt mécanique, tantôt organique, le corps de Steven, assis puis perché sur ses jambes mais toujours voûté et de dos, se fait hystérique, spasmodique, symétrique, rythmique, gymnique, machinique et finalement stroboscopique. Mais il y a un autre hic ! Cette lente déclinaison semble ne pas pouvoir se passer de son catalogue de musiques. Certes, la performance se veut aussi concert (c’est écrit dans le programme). Mais cet univers aux relents nostalgiques de préhistoire des synthétiseurs, et le Mickey Mousing trop souvent retenu comme voie de dialogue avec la musique, fatigue quelque peu le regard. Et puis d’autres images viennent faire barrage à la performance. Dès l’entrée du public et tout au long de la pièce, la proposition semble prise en étau entre trois références dont il est difficile de se débarrasser : If You Could’nt See Me de la regrettée Trisha Brown, pour le parti-pris scénique d’un solo intégralement dansé de dos ; Self-Unfinished de Xavier Le Roy, dont le travail postural présente d’entêtantes analogies et Erection de Pierre Rigal pour la vectorisation verticale et ascensionnelle du solo.

Bref, l’essai n’est pas totalement concluant. Preuve qu’en ces temps de selfie mania exacerbée, il n’est toujours pas si facile de se tirer le portrait.


Polis [Emmanuel Eggermont | L’Anthracite], Le Gymnase | CDC, 30 mars, 20h.

4-polis 480x270Avant même l’entrée des interprètes, l’espace-temps de Polis semble ambigu : le sol est recouvert d’une épaisse moquette noire ; noir aussi le fond de scène, et largement ouvertes les coulisses rythmées par les colonnes sombres du Gymnase : un centre immense pourvu d’une périphérie discernable et potentielle ; un espace virtuel où les choses se préparent, surplombé d’un ciel sonore, aux consistances granuleuses. Côté jardin, un carré de lumière blanche se découpe au lointain. Dans une lente ouverture, Jihyé Jung descend avec précaution vers le public, une longue tige de métal, de la largeur du plateau, au bout des bras. Arrivée à l’avant-scène, elle la dépose avec précaution. Telle une funambule, elle a traversé toute l’aire de jeu, nous incitant à projeter sur cette surface sombre une ville imaginaire ou encore un paysage qu’elle aurait surplombé le temps de sa traversée. Je pense au funambule Philippe Petit, dominant Manhattan en reliant sur un fil, les tours du World Trade Center. Une vision aérienne du territoire que l’on retrouvera lorsque les interprètes, usant de feuilles de canson cintrés, disposeront des petits hangars de papier sur l’ensemble de la scène, tel un plan en relief.

Le costume de chaque danseur est composé de multiples couches soigneusement lissées, aux contours très graphiques et qui laisse une grande liberté de mouvement. Des chaussures aux vestes, les vêtements esquissent un dandysme discret, cultivant une sophistication des mélanges sobres, à la fois contemporains dans leur actualité et surannés dans leurs références. Ces superpositions textiles font écho à la scénographie déclinant ses camaïeux de gris en un éventail de textures et de grains qu’animent les variations lumineuses. La référence à la peinture, revendiquée dans la feuille de salle, est criante : « Il faut regarder le tableau en appréciant la lumière reflétée par la surface noire. C’est essentiel. Si l’on ne voit que du noir, c’est qu’on ne regarde pas la toile. Si, en revanche, on est plus attentif, on aperçoit la lumière réfléchie par la toile » a écrit Pierre Soulages.

Chaque danseur dispose de sa trame spatiale singulière – comme si la règle générale de composition était « évitez-vous soigneusement ! ». Elle semble maintenir de façon stricte la répartition pour chacun de son territoire propre ; la règle maintient l’espacement, garantit la disposition sans risquer l’évitement. Chaque danseur propose ou impose à travers sa danse un « quasi personnage » qui révèle à mesure ses préférences d’exposition : frontalité, rotation, profil… Les évolutions sont à la fois individuelles et concertées dans la composition d’un espace commun. Dans celui de Laura Dufour, on trouve les réorientations sans fin d’une danse proximale, à base de ports de bras linéaires, de retirés et de petites inclinaisons qui rappellent les êtres peuplant les pièces de Bagouet ou du premier Preljocaj, celui de Marché Noir. Emmanuel Eggermont expose son goût pour des postures résolument sagittales qu’animent des ondulations de bras et des circumductions des poignets, construisant une danse extrêmement ciselée. Parfois aussi, les gestes semblent s’accumuler comme un jeu de construction. Manuel Rodriguez se débat dans une kinésphère transparente, Nina Santes étire des lignes mâtinées de torsions douces et d’amples courbes, et Jihyé Jung s’est transformée en petit personnage, tantôt sautillant, parfois ondulant et flexible. La danse, toute en maitrise permanente – et presque parfaite –, est d’autant plus forte qu’elle se déroule dans le silence suspendu et grésillant d’un orage. Sans cesse, les interprètes manipulent des objets noirs aux propriétés graphiques affirmées (cercles, rectangles) ou aux textures changeantes (plastiques, films, gélatines). Des accessoires qui changent sans cesse de statut en fonction de leur orientation ou utilisation, dans un jeu de devinettes (récolter, ouvrer, concevoir, mesurer…) qui vient chatouiller la contemplation : je discerne une silhouette à la Tati, une Batwomen à la carapace de vinyl, un personnage longiligne, entre la Gitane des cigarettes et le Don Quichotte dessiné par Picasso. Une danse à l’exubérance contenue, précise et sobre, travaillée par des gestes et des trajectoires méticuleuses se déclinant selon les formes fondamentales : droite, courbe, cercle, sinusoïde… Comme une entrée en dialogue avec le Kandinsky de Point, ligne, plan, les couleurs en moins !

« J’aime l’autorité du noir, écrit encore Soulages. C’est une couleur qui ne transige pas. Une couleur violente mais qui incite pourtant à l’intériorisation. A la fois couleur et non-couleur. Quand la lumière s’y reflète, il la transforme, la transmute. Il ouvre un champ mental qui lui est propre. […] Le noir est formidable pour ça, il reflète. Les mouvements qui comptent ce sont ceux de celui qui regarde. » Et l’installation des feuilles de Canson cintrées sur les aspérités de la moquette, déclenche par son changement d’échelle cette envie de mouvement chez le spectateur. J’y vois un projet d’architecture, une cité aux airs de ville morte, invitant d’autant plus à la déambulation que les danseurs ont temporairement déserté le plateau. Décidément, Soulages ne me lâche pas : « L’œuvre vit du regard qu’on lui porte. Elle ne se limite ni à ce qu’elle est ni à celui qui l’a produite, elle est faite aussi de celui qui la regarde. Ma peinture est un espace de questionnement et de méditation où les sens qu’on lui prête peuvent venir se faire et se défaire. » En effet, ce noir aux milles nuances instauré par Polis est tout aussi propice à un bain contemplatif qu’aux interrogations que cet univers suscite.  Entre collaboration et cohabitation, nos cinq habitants de la Cité paraissent obéir à une forme de civilité énigmatique. La communauté où se partageraient valeurs, pratiques ou objectifs communs n’est pas criante mais peut-être ai-je confondu Polis et Agora.

Une clé nous est tendue dans la séquence finale où, sorties comme par magie du sol, des plaques cintrées de plexiglas servent de cloisons aux danseurs. Un lien paradoxal de proximité s’établit, provoqué par l’effet de loupe. Transformées en tunnel de verre, elles déclenchent une sympathie pour ces êtres endormis sous leurs abris à la transparence brillante. Soulages me titille une dernière fois : comme ses tableaux, chaque séquence de la pièce s’offre comme une anamorphose et nous incite à se demander sous quel angle considérer le geste, la surface, la lumière ou la musique pour voir apparaitre quelque chose qui fasse sens.

La musique, quant à elle, s’est depuis longtemps immiscée de façon douce, et par nappes, dans nos oreilles ; elle enrobe le mouvement, mais se fait moins discrète dans sa ritournelle conclusive. Ce petit air entrainant déride nos cinq personnages, libère les sourires, les connivences, et achève de donner corps à une communauté enfin dévoilée.

Fruit d’une lente maturation et d’un travail d’enquête et de rencontre, Polis fait aussi figure de carnet de route qu’illustrent les magnifiques portraits photographiques de Jihyé Jung à l’entrée de la salle. La pièce se fait métaphore des réminiscences et des matériaux du passé, d’un patient travail d’équipe, formalisé pas à pas. C’est finalement Le Corbusier qui l’emporte : « Je pense que si l’on accorde quelconque signification à mon œuvre d’architecte, c’est à ce labeur secret qu’il faut en attribuer la valeur profonde. »


La science diffuse.
A taste of poison [Mossoux-Bonté] + Allonger les toits [Frédéric Ferrer & Simon Tanguy], La rose des vents, 29 mars, 19h.

2-a-taste-poison 40x270On désigne un heureux hasard sous le nom – fort peu usité et à l’énigmatique consonance – de sérendipité. Le terme est beau parce qu’il permet de rapprocher processus de création et protocole de recherche ; il ose envisager la création sous sa forme scientifique et la recherche sous son angle artistique. Mais de coïncidence favorable, il semble ne jamais avoir été question dans l’élaboration de A taste of poison. Tous les poncifs d’une danse contemporaine, prenant des libertés avec les formes qui l’avaient précédées au début des années 80, ont été ici minutieusement collectés – et c’est sans doute la vraie dimension scientifique de la pièce, entomologiste d’une danse vieille de 40 ans. Rien ne manque : la petite danse rigolote et redondante, la fausse adresse au public, les gags qu’on discerne à des kilomètres, un théâtre de premier degré, la chute (in)attendue, l’injonction posturale, la manipulation du corps tel un sac à viande, le duo impossible, l’exercice de séduction qui tombe à plat, l’invitation maladroite, la musique comme papier-peint, la petite virtuosité extra-chorégraphique qui va bien (chant et violon)… et encore, je jette un voile pudique sur la scène finale, modèle de discours bien-pensant et antisubversif en diable.
Tout se passe comme si danse et théâtre n’avait pas fusionné intimement depuis des lustres, comme si la danse conceptuelle ne s’était pas adjugé la décennie 95-2005 ou comme si la conférence-performée (pourtant programmée ce même soir) n’avait pas encore été inventée ! Le discours, déclamé dans un globish d’aéroport, n’est jamais mis en dialogue avec les corps et sert tout au plus de Monsieur Loyal au spectacle. Non décidément, la sérendipité ne s’était pas invitée chez les Mossoux-Bonté.

3 Allonger les toits_credit_Nathalie Sternalski 480x270 copieFort heureusement, elle était à l’origine du spectacle précédent, Allonger les toits, en prenant comme prétexte à la création un accident de parcours, un vrai ! On avait trouvé Simon Tanguy en petite forme chorégraphique en 2015 (voir la chronique de People in a field dans Mes longueurs dans Le Grand Bain # 2). On le retrouve impavide dans son lit d’hôpital, écoutant son acolyte, Frédéric Ferrer, décliner sa biographie médico-sportive et traumato-scolaire. « Pas de bol » se dit-on en entendant la litanie des blessures de ce pauvre garçon. Truffée d’apartés loufoques (sur la culture du colza en Bretagne, les prises de judo ou la viande selon Barthes), la conférence bascule d’un coup sur une imprévisible inanité du transport des espèces végétales équatoriales en milieu tempéré. On s’attend à ce que le corps du malade devienne la chambre d’écho du discours, exemplifiant les symptômes aberrants de la première schizophrénie médicalement décrite. Mais rapidement, et comme en transparence, le danseur se fait métaphore du peu de cas fait des corps malades par la médecine hippocratique : anonymés, manipulés, auscultés, palpés sans ménagement. Soudain, la situation se retourne et notre Lazare se lève, prend le relais du discours – et au passage – un pouvoir vengeur sur le corps du conférencier ; jouant de la tyrannie du langage anatomique de la danse, il rééquilibre les relations entre théâtre et amphithéâtre, renvoyant dos à dos description scientifique et métaphores pseudo-rationnelles (mais parfois créatives ou pédagogiques) des discours somatiques et chorégraphiques. Dans le même temps, le corps de Simon Tanguy s’offre le luxe d’une synthèse de ces symptômes pour en faire une danse bâtarde, façon C. de la B.
Avec cette performance, nos deux compères donnent une idée, à la fois inquiétante et réjouissante, de ce que peut un corps dansant, quand s’inspirant du corps martyr, l’organique prend le pouvoir sur l’intention. Une déformation du réel devient possible, une autre version du monde s’instaure ; tout un art, en somme.


Coup de torchon
A propos de Jaguar, Théâtre de l’Oiseau-Mouche, 27 mars, 20h [Marlene Monteiro Freitas].

1-jaguar 480x270En programmant Jaguar en ouverture du festival, Le Gymnase⎟ CDC n’a pas choisi la facilité d’un départ en douceur. Pendant près de deux heures, Marlene Monteiro Freitas et Andreas Merk vont augmenter par cran la pression, nous faisant passer de l’aimable caricature sportive au pire cauchemar existentiel. Quelques étapes remarquables de cette escalade impitoyable. Le dub qui nous accueille est chaleureux mais les néons déjà quelque peu agressifs. Sur scène, deux hurluberlus vadrouillent en tous sens. Leurs jambes nues sont peintes d’un bronze doré et leurs visages outrageusement maquillés (dents comprises). Vêtus de peignoirs blancs en nid d’abeille et de ballerines immaculées, ils sont casqués et manient avec dextérité et précision des cannes-sagaies-fusils-balais… (on ne sait pas trop) ; seule la couleur est sûre : rouge. A jardin, un gigantesque cheval de polystyrène tourne le dos au centre du plateau. À grands coups de regards exorbités, nos deux loustics se lancent dans une variation chorégraphique assez cocasse. À cour et jardin, les pulsations lumineuses des néons les accompagnent en battant la mesure. La gestuelle mêle gymnastique, danse – tiens, un grand jeté ! – et fitness ; là non plus, l’origine n’est pas claire ; en revanche, la prestation est livrée dans un unisson millimétré. On dirait la parade de deux lobotomisés de la forme dont regorgent nos gymnases urbains et autres salles de gonflette illusoire. Hélas, la métaphore du fond de teint, censé masquer les imperfections et nous rendre plus présentable, va faire long feu : une peau peut mentir, pas le corps. Progressivement, un flux fragmenté s’impose et évoque un moment les héroïnes belliqueuses d’Effet Papillon, la première pièce de Mylène Benoit. Mais l’atmosphère est franchement moins dramatique : sur une samba vitaminée à la pulsation techno, on a plutôt l’impression d’une nuit de folie chez les Sim’s. Plus tard, l’homme franchit précautionneusement des murets invisibles pendant que sa compagne se palpe allègrement les organes en se cachant sous un torchon. Un bruit d’eau vient ponctuer la bande son, comme pour fluidifier la musique qui se fait d’ailleurs plus douce. En compensation, Marlène investit un registre plus expressif ; son visage se déforme lentement pendant que sa serviette prend un ton brique en se maculant lentement de la teinte qui lui couvre les jambes. Au fil du temps qui s’écoule (combien de temps reste-elle dans un grand plié forcené ? Vingt minutes, peut-être davantage), le drap de bain devient tout et son contraire : tour à tour robe, sexe ouvert, enfant à bercer, voile pudique, déjection corporelle, accouchement, anti transpirant, surface sableuse accueillant un sphinx loucheur, il finit par se transformer en linceul pour un bref moment d’immobilité. Andreas n’est pas en reste, sorte d’elfe hyperactif, toujours en mouvement, le corps traversé de saccades, d’hésitations, de changements soudains de directions ou d’intention. Parfois des noirs incongrus font irruption : plus de son, plus d’image mais un repos salvateurs pour nos sens mis à rude épreuve. Nos deux énergumènes vont fusionner pour un temps où, toujours planqués derrières les innombrables serviettes, leur corps se font siamois, collés par la tête, ouvert sur une bouche béante, cherchant un peu d’air ou un début de langage. Puis l’unité se fragmente en une salsa portoricaine qui fait redescendre pour un temps la pression. Après un goutte-à-goutte sonore dont la douceur est contredite par un ballet de regards hallucinés, les premières pulsations du Sacre du printemps font surgir chez nos deux personnages des regards de plus en plus inquiétants, rendus hystériques par les coups de boutoir des percussions de Stravinsky. La maquette de cheval va faire les frais de cette furie ambiante et finit disloquée aux quatre coins du plateau. Ne reste qu’à se draper par une ultime tétanie dans les draps de bain souillés et éparpillés. Flottent entre nos neurones abasourdis des odeurs de sang, de sexe et de sueur. Toutes serviettes qu’elles soient, elles n’épongent plus rien du désastre, et nous laissent ahuris et à bout de souffle perceptif.


Un tour dans le pédiluve,
Le Gymnase, 22 mars 2017, 16h.

vignette TDDAO 480x270Sur le papier, Le Grand Bain n’ouvre ses portes que lundi prochain. Mais on se doute bien que, dans l’ombre et depuis des mois, toute l’équipe du CDC prépare l’évènement. Et elle n’est pas la seule car cette année, mes étudiants de Master Danse/Pratiques performatives constituent la « Brigade » du festival. Chaque soir, ils accueilleront les spectateurs et les guideront dans les lieux de spectacle. Eux sont au travail depuis des mois : ils ont observé et analysé le travail d’Emmanuel Eggermont qui a bien voulu leur ouvrir les portes de ces derniers mois de travail et de préparation de sa nouvelle création, Polis, à La Coop d’Armentières puis au Gymnase de Roubaix. Ils ont partagé un workshop avec Mylène Benoit qui les a confrontés physiquement à des situations de cécité, leur donnant l’occasion de réfléchir à la notion d’aveuglement qui est aussi le titre de sa pièce. Enfin, ils ont conçu ces dernières semaines quatre dispositifs appelés « les écrans sensibles » qui prolongeront nos réceptions de quatre propositions sur le mode de l’écriture performée. Mais là, je n’en dis pas plus : il faut maintenir un peu de suspens !

En attendant, je taille mon crayon et mon cahier de salle est fin prêt : un beau bloc à spirale du Thé des écrivains, qui s’ouvre sur la dédicace « Carnet à spirale pour critiques infernales ». C’est le cadeau d’adieu des étudiants de l’an passé, prenant leur envol, leur diplôme en poche. Mais la promo 2017 de licence danse est aussi de la fête ; et cette année, pas seulement coté gradins : ils préparent une pastille chorégraphique inspirée d’une des sensations de l’édition 2015 : The dog days are over de Jan Martens. Ils ouvriront la soirée du 1er avril à la Condition Publique en shorts et baskets. L’occasion était belle hier d’aller les voir répéter sous la houlette de deux interprètes de la pièce, Cherish Menzo et Piet Defrancq.

Je crois me glisser discrètement dans les gradins mais visiblement, quelqu’un les avait prévenus de ma visite. Parfait ! Je ne trouble pas leur concentration. Ambiance fitness au Gymnase : tout le monde est en tenue de sport et arbore de superbes baskets, leggins ou short et tee-shirts. Les bouteilles d’eau et les serviettes éponges sont à portée de main : elles n’ont visiblement pas chômé. La métrique sans cesse changeante est scandée par le bruit des appuis et les respirations forment une basse continue de plus en plus haletante. Céline parvient à plaisanter entre deux répétitions, pas encore au bout du rouleau. Aymeric est sérieux, discret, efficace. A une extrémité de la ligne, il est le métronome quand tout le monde a le regard vers jardin. A ses côtés, la longue chevelure blonde et bouclée de Philippine rebondit sur ses épaules à chacun de ses appuis et lui tient lieu de métronome personnel. Claudia est à l’écoute, à l’affût des tops pour demeurer dans le temps. Coé domine le groupe de sa grande taille. C’est lui dont on entend le plus souvent la voix annonçant les phases.

« Allez, on fait une pause » décrète Piet. Il jette un œil au chrono : il y a déjà près de cinq minutes de chorégraphie d’ingurgitée. Les danseurs viennent me dire le plaisir de se retrouver là ensemble, comme un cadeau de départ avant la séparation, dans un mois, où chacun tracera sa route.

À la reprise, Cherish et Piet encouragent, évaluent, répètent, se fondent dans le groupe pour relancer la machine à l’unisson. Les corps commencent à crier grâce et quand il faut se baisser pour lacer ses chaussures, la terre semble soudain beaucoup plus éloignée des mains que d’habitude. On marque la phase suivante pour récupérer. Lîlâ a encore l’air en pleine forme, elle continue d’investir ses déhanchés sans économie. Charlotte tire un peu la langue, la pauvre sort à peine de convalescence et l’intensité la prend un peu de court. Marine a le visage coloré par l’effort mais s’accroche, les poings parfois serrés aux hanches.

« Bon, une dernière fois avec toute l’énergie qu’il vous reste » demande Piet. Eliott est concentré, le regard un peu en dedans du danseur qui doit inscrire dans ses muscles une mémoire encore fraîche du mouvement.  Emma compte visiblement, elle interroge du regard, vérifie sans cesse son placement. Grande et fine, Marie semble la mieux taillée pour l’exercice : la gravité semble avoir déserté sa kinesphère pour la laisser rebondir à l’infini et sans effort apparent. Elle est peut-être la seule à ne pas être sur la réserve dans cette dernière ligne droite de la journée.

Il est 18 heures. Après une bonne séance de stretching, tous rentrent au vestiaire passablement lessivés. La peur de ne pas tenir physiquement semble s’être évaporée. À l’image des deux coaches, le groupe est fier et comme surpris lui-même d’être venu à bout de dix minutes de répertoire en deux après-midis. Je sors heureux de les avoir vus à l’œuvre. Samedi prochain, ils seront prêts, impatients d’en découdre avec cette double exigence de la complexité et de l’épuisement, beaux de leur présence et de leur jeune énergie.